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Maison 44

J’étais à l’heure devant la porte blanche de métal de la maison 44.

J’étais parvenue à arriver pour le rendez-vous en surmontant l’adrénaline du parcours, toutes les questions du gardien de la copropriété, les grilles, les caméras de vidéosurveillance, tout cet univers tellement démesuré pour n’importe quel endroit mais surtout pour ce quartier modeste situé au sud de ma ville natale, Bogotá, la 
capitale de la Colombie.
 
J’attendais avec mon bébé porté en écharpe, je regardais la façade prolongée à la verticale, les trois étages, les trois fenêtres et le toit en forme de triangle en briques couleur ocre. Cette façade continuait à m’évoquer un joli et simple dessin d’enfance. 

J’entendais la respiration sereine de mon bébé et je me demandais comment il lui était possible de dormir si paisiblement. Peut-être que collé contre ma poitrine, il revenait en quelque sorte à sa maison intra-utérine, peut-être que c’était le fait de sentir l’énergie de la montagne de la cordillère des Andes, sa maison intra-utérine aussi.

Le retard de plus de quarante minutes de l’agent immobilier commençait à m’agacer. Je savais qu’il n’était pas question de me mettre en colère et de gâcher cette rencontre unique avec la maison 44.
Je savais bien que le métronome et le temps ne fonctionnaient pas de la même façon de ce côté de l’Océan Atlantique et que cette façon de vivre ainsi que la forte pollution, la densité, les embouteillages, le chaos, 
n’allaient pas changer.

J’ai donc calmé mes nerfs en contemplant à nouveau la façade, le grand panneau en lettres rouges « en vente », j’ai souri avec un peu de mélancolie, en me souvenant des nombreuses plantes sur le rebord de la fenêtre près de la porte d'entrée, les anthuriums colorés, les feuilles exotiques immenses ou minuscules. 

Il y a un peu plus de 37 ans, cette façade de la maison 44 avait été habillée de rideaux majestueux apparents depuis l’extérieur, mais aujourd’hui, elle avait très froid, elle avait besoin de ce qu’elle m’a offert pendant autant d’années, un poncho, un abri.

Une pause s’imposait, mes émotions s’agitaient en brume. 

Je suis allée faire le petit tour jusqu’à la loge du gardien pour lui demander s’il avait eu des nouvelles de l’agent immobilier. Sur le chemin, j’ai traversé les petits jardins fleuris en forme de carrés et le kiosque pour les barbecues collectifs de la copropriété.
 
- Non Madame, je n’ai aucune nouvelle de l’agent immobilier. 
J’ai décidé d’être directe et lui demander. 
- Pourriez-vous me prêter la clé pour faire la visite ? Vous en avez une copie certainement. 
- Oui Madame. Tenez. Mais faites vite et sachez que je vous prête cette clé pour les quelques kilos que vous portez en écharpe. 

Cette réponse courte du gardien sérieux et d’uniforme impeccable a fait résonner la pesanteur dans tout mon périnée. Je me suis transportée avec ses mots à plus de 8000 kilomètres, dans les Yvelines, en France. 
Je me suis vue allongée, entourée du profond respect et des soins de la sage-femme pour bien connaître, après deux accouchements, ma maison intime. Je me suis vue dans les innombrables « séances de rééducation » en essayant de réparer avec toutes sortes d’exercices, les fuites colossales, les trous mal recousus, les 
hémorroïdes, la constipation, ma demeure, ma zone vaginale et anale.
Tout cela, pour pouvoir, enfin, un jour, ce jour, porter mon propre bébé. 
Le gardien avait provoqué avec sa phrase un tremblement dans ma maison de femme autrefois complètement déchirée, un peu reconstituée et toujours fragile dans ses parois les plus cachées. 

Je l’ai remercié et pris la clé en silence.
En franchissant la porte, toutes les odeurs des fruits exotiques et des plats qui ne connaissaient pas les saisons se présentaient à moi avec le bruit des assiettes à partir de 5h du matin au soir, une mélodie en rituel annonçant chaque repas. 

Il n’y avait rien, aucun objet, la maison était « en vente ». Cependant, les énormes enceintes, la chaîne musicale, les petites radios dans les trois étages débordaient de tout type de musique tropicale et m’expliquaient bien pourquoi dans ce coin du monde tout est fête rythmique et rythmée. 
Chaque grain du café servi par ma mère était bercé par la « salsa ». Chaque  information du jour écoutée par mon père était suivie d’une musique originaire de la côte caraïbe, le « vallenato ». Ce fut justement dans cet instant d’évocations musicales que mon bébé s’est réveillé, il avait besoin de manger. 

J’ai décidé de monter à la bibliothèque, au troisième étage, à gauche des escaliers, j’ai donné le biberon en touchant le bois sublime de toutes les étagères qui n’avaient 
pas été enlevées. Nous appelions cet endroit « le studio », il fut peut-être le seul épargné dans la maison 44, de ce besoin inexplicable, toxique, de vouloir se montrer, à soi-même et aux autres, en achetant toujours plus, en se retrouvant avec des énormes écrans plats éteints ou en exposant des souvenirs inutiles de voyages en sol 
de marbre.

Le biberon fini, il était temps de passer à la vraie flamboyance. 
Le gardien n’allait pas tarder à venir me contrôler et je ne pouvais pas partir sans rentrer dans la chambre située au deuxième étage à gauche des escaliers. J’ai soufflé pour descendre et pour m’élever en force.
J’ai traversé la porte, il y avait à peine la place pour marcher au milieu de son armoire monumentale et de son chiffonnier avec grand miroir où elle maquillait ses sourcils. Je me demandais où sa malle marronne énigmatique était passée. J’ai honoré son autel invisible, tous les chapelets, les sublimes bougies.

Merci grand-mère pour m’avoir autant aimé. Merci pour avoir été ma maison dans les ténèbres de la violence. J’avais appris récemment que sa matrice avait été extirpée avant sa quarantaine, j’ai avalé 
avec chagrin son calvaire dans sa maison intime.

- Voulez-vous faire une proposition commerciale ?
L’agent immobilier, enfin arrivé, m’a surpris à cet instant.
- Non. Merci.

Ma visite de cette Maison 44 est terminée.

Laura Jennifer Angulo Quintana, à Bogota, Colombie, Juillet 2024