Le plateau fromages…
A mon identité française, à ma belle-famille vraiment belle, et surtout, à mon père.
C’était la fin d’une journée lumineuse d’été dans la côte d’Opale. Le préambule parfait pour la rencontre de deux couples des parents : les beaux-parents pour l’un et pour l’autre. Une seule famille désormais et pour toujours ?
Il n’était pas tard. Il devait être 19h45 ou quelque chose comme ça. Cependant, Laura était déjà fatiguée. Elle pensait comme d’habitude « il y a tellement d’étapes dans les repas en France » … sauf qu’en plus de l’habitude, cette soirée-là, sa belle-mère avait sorti la vaisselle d’argent, les verres en cristaux, et aussi la meilleur nappe et serviettes (Laura avait oublié tissés par qui).
- Il n’y a pas besoin de faire tout ça Madame Charlotte. Vous savez, mes parents sont des gens très simples. Ils veulent tout simplement faire votre connaissance.
- Ecoute Laura, ne te fais pas des soucis pour nous. Le problème est que nous n’avons pas un entre deux. Soit on s’habille et on habille la maison comme si on allait recevoir à Versailles, soit on continue à manger comme si on était dans notre quotidien. Tes parents méritent un Palais n’est-ce pas ?
Mais Laura savait bien que cet absence d’« entre deux » n’était pas vrai. Elle avait plus que dégusté lors de maintes occasions les multiples façons de mettre une table dans cette maison sublime située dans la forêt balnéaire du nord de la France. Ce n’était donc pas une première pour elle, et « l’entre deux » existait.
Laura ne comprenait pas encore pourquoi ces repas de fête tellement appréciés dans la gastronomie mondiale continuaient à l’agacer. Par contre, elle savait qu’elle pouvait bien se passer de toutes les conversations qui contestaient chaque recette ou l’actualité ou de toutes les plaintes incessantes contre le système ou contre la petite cuillère mal disposée… elle se savait aussi fière de son ignorance par rapport à une quelconque connaissance œnologique.
Ces « repas festifs », ces « festins » l’agaçaient mais elle se limitait à aider à chaque fois le plus possible même si rien que le fait de préparer « l’apéro » dans des coupelles minuscules représentait pour elle un blocage car elle savait que si « apéritif » il y avait, elle allait devoir attendre au moins une heure et demie pour manger « pour de vrai » comme on dirait dans son pays natal.
Laura était consciente en choisissant bien les pistaches qu’il faudrait cette soirée-là particulièrement beaucoup de respirations et de patience pour ne pas savoir quoi dire pendant l’apéritif, et la première et la deuxième entrée. Elle préparait déjà des phrases évasives pour ne pas avoir l’air bête et réussir à arriver enfin au plat principal pendant lequel ses beaux-parents seraient déjà ou au moins un peu plus dans la dégustation des aliments et non dans le bavardage spontané et les questionnaires prémédités.
Les deux premières heures et demi sont passées. Laura était très contente et comptait l’heure qui la séparait du dessert, du café, de la tisane ou le digestif pour pouvoir enfin dire merci, merci, merci… et bonne nuit, et c’est fini.
Le plateau fromage est arrivé.
Laura et ses parents s’apprêtaient à émettre un nouveau « oh la la ! » -peut être le quinzième de la rencontre, et à gouter les multiples sortes de fromages… les crus ou de brebis, du chèvre, les maroilles, les comtés, les bleu d’auvergne, le ponts l’évêques, etc. etc. etc.…
Tout ça dans un seul plateau ? pensait Laura. Tout ça aurait pu être un seul repas pour nous quatre. Pour mon beau-père le maroilles, pour mes parents le comté et pour nous deux l’abondance, par exemple…
Mais la réalité n’était pas son désir… ils allaient gouter un « tout petit morceau de chaque fromage » avec un « petit peu du vin rouge » et ses beaux-parents allaient comme pour tous les aliments du repas, décrire les caractéristiques, les qualités, les défauts, les origines géographiques, etc., etc., etc.…
Laura était exaspérée, la musique latino-américaine de fond et toutes les décorations de Madame et Monsieur Gevaert, ses beaux-parents, au lieu de lui démontrer le grand amour qu’ils avaient pour elle et de lui manifester l’accueil et la reconnaissance pour les deux personnes qui venaient de traverser l’Atlantique, la faisaient sentir comme un objet exotique et non comme un sujet capable de dire qu’elle n’avait plus du tout envie de manger depuis la deuxième entrée et qu’après autant d’années en France elle n’était pas capable de comprendre comment les corps des convives pouvaient rester si longtemps assis lors des déjeuners ou des diners, ni pourquoi on nommait « fêtes » les collations somptueuses où la danse était la grande absente.
Pour Laura, la fête, la « vraie » fête était celle de danser, de bouger. Manger et parler un peu pendant la « fiesta », oui, bien sur !, un peu, mais pas autant !
Comment être capable de parler autant ? de débattre autant ? de réfléchir autant ? de contester autant autour de la dinde ou le dindon ou le canard?
Laura se taisait tout le temps.
Qui ne se tait pas après avoir pris conscience de tout ce que représente préparer un repas même le plus basique de la terre ?
Laura se taisait car ses « beaux-parents bourgeois » étaient vraiment « beaux » et « bourgeois » mais en quelque sorte vraiment « parents » pour elle. Elle ne pouvait pas nier que leur aspiration de faire rimer la gentillesse et l’élégance dans les préparations et préparatifs semblait sincère.
Laura s’est tu surtout quand son père, un paysan, un montagnard, un des « vrais », habitué à remercier tous et tout dans la vie, croyant faire plus que plaisir aux hôtes a commencé à couper des énormes (ENORMES) bouts de fromage et à les engloutir sans aucun raffinement.
Laura s’est tu surtout à ce moment et son cœur et sa rage sont devenus plus rouges que la plus rouge des pommes normandes…
Elle n’a pas osé interrompre son père pour lui « apprendre » qu’au moment du « Plateau fromages » dans les repas français, il s’agissait de couper des « tout petits bouts » (tous petits) et non la moitié de chaque fromage sans le savourer, il s’agissait de les gouter et non de les avaler en affirmant qu’ils étaient tous « très bons ».
Laura a eu honte et elle se sentait ridicule et ridiculisée. Elle a eu honte parce qu’elle fut consciente qu’elle ne serait jamais française ni de souche ni de rien. D’ailleurs, elle avait déjà oublié l’explication de cette expression.
Quelques secondes ont été suffisantes à son père pour tout comprendre.
Quelques secondes et les yeux d’un père qui regarde celle avec laquelle on a vecu jour et nuit pendant plus de vingt ans.
Ce père a donc voulu aider Laura non à se contenir mais à se reconnaître, et a prononcé la phrase la plus succulente, la plus exquise et la plus douce de la rencontre:
"Puisse la vérité vaincre pour toujours la politesse !"
Laura Jennifer Angulo Quintana, Laura Devos
La première version de ce texte a été rédigée le 11 janvier 2022 au sein de l’atelier d’écriture « Ecrire avec les intemporels », Association Aleph-Ecriture avec Alain André








