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TENSION INTERNE

TENSION INTERNE

A cette fragilité nommée “bipolarité” et bien évidemment, à ma sœur Carolina "Olympe"


Gloria l’avait appelé quelques jours avant.
Elle avait décidé de prendre le risque de déclencher une nouvelle crise avec pompiers et hôpital inclus.


Carmenza a répondu à son appel et a accepté -évidemment à contrecœur, ce rendez-vous dans le salon de beauté. Un espace qui la dégoutait mais qui avait représenté pour elle pendant très longtemps une atmosphère d’évasion et de calme…


Onze novembre 2010, 11h du matin. 


Les vitres du lieu et même la porte resplendissaient et laissaient apercevoir les fauteuils masseurs, les huiles minceurs, cette recherche de perfection postiche piétinant le naturel.


Après le croissement de deux ou trois regards fondus dans le malaise et après un petit temps de reconnaissance mécanique et sans bonjour, Gloria et Carmenza ont décidé de rentrer et de prendre immédiatement le catalogue des couleurs avec les camaïeux des tonalités nacrées, pâles ou foncées destinées à « habiller » leurs ongles des mains et des pieds (feuilleter ce catalogue : une habitude perdue mais non oublié surtout par Carmenza) … 


Vernis, crèmes, odeurs, fleurs, musique zen, femmes bien coiffées et habillées en blanc… « The nail to be » était le nom de cet univers qui accompagnait la rencontre de Gloria et Carmenza, « The nail to be », un nom qui jouait avec cette phrase en anglais tellement connue (multiples fois vide de sens) : « the place to be» …


Ces deux femmes savaient bien que les décorations avec les fleurs ou autres motifs, n’étaient pas au rendez-vous dans un pays comme la France, même dans ce lieu qui se vantait de porter un esprit « yes you can » à l’américaine…


Le silence commençait à régner avec lourdeur mais soudain et contre toute attente, dans ce lieu « peace and love », Carmenza a éclaté en hurlements quand la professionnelle qui faisait sa manucure a laissé échapper une toute petite goutte de vernis violet en dehors de son ongle.
Carmenza l’a insulté avec des sanglots profonds et des larmes amères. Cependant, elle ne parlait pas précisément de ses mains… 


Carmenza a dévoilé sa grève interne et sans aucun filtre ni retenue -et avec les cris les plus violents, son chaos, son calvaire, la non acceptation de sa manie et sa dépression, la frustration, autant années des traitements et hospitalisations…


Carmenza a raconté comment le fait de chercher et ne pas avoir jamais trouvé « la stabilité » ou « l’équilibre » la torturaient dans le quotidien. Cette quête pour essayer d’accomplir sa vie et notamment son rêve de maternité, ses pèlerinages en corps et en esprit pour être enfin une « quelqu’une » ou au moins (et tristement) une « quelque chose » …


Carmenza a fait une pause pour puiser dans des arguments scientifiques mais elle avait déjà oublié (ou peut-être elle n’avait jamais compris réellement) si cet état « idéal » souhaité pour les personnes souffrant des troubles bipolaires se nommait « euthymie » en termes médicaux… à vrai dire elle s’en moquait de ce dernier point…

Ce qui ressortait de son discours et devenait encore plus clair que l’eau est que Carmenza était soumise dans la frustration plus spécifiquement depuis l’âge de ses 23 ans. Elle était noyée non précisément dans la maladie mentale mais dans son injuste torture.

Ce qui sautait aux yeux est que Carmenza -qui avait cette matinée de novembre 2010 presque 40 ans, ne parlait pas précisément à la dame de la petite goutte violette mais à Gloria…


Gloria était la seule capable de comprendre ce chemin de croix et pourtant elle était déjà maman de deux enfants, une belle épouse, noble juriste, à « moitié » artiste et tout était -ou au moins avait l’air, plus simple et plus beau pour cette Gloria, même ses ongles qui n’avaient pas –contrairement à celles de Carmenza, subi des imperfections lors de la séance et qui éclataient comme son sourire en couleur rose pailleté.


Carmenza a continué avec une voix bien haute en listant tous les thérapeutes (particulièrement les psychiatres) pour les accuser des voleurs, machistes et imbéciles (seulement pour citer trois adjectifs).

Elle avait la certitude, non seulement émotionnelle mais médicale de qu’un de ces spécialistes (le Dr. R, un de plus réputés) avait augmenté les doses de son traitement et l’avait prescrit sans limite ni justification les comprimés de Depakote.
Pourquoi ? parce qu’il voulait gagner des points avec certains laboratoires étrangers qui luttaient pour maintenir ce médicament dans le marché. Les points gagnés pour le Dr. R, en prescrivant ce médicament se traduisaient en voyages dans des hôtels de luxe (voyages que lui ou ces laboratoires nommaient « voyages ayant pour but d’effectuer des conférences et colloques afin de préserver la recherche médicale internationale au plus haut niveau »).

Le Dr. R, un psychiatre entre plusieurs mais peut-être un de plus pervers qui traitait Carmenza comme patiente « dramatique », « démesurée » et (comme s’il connaissait quelque chose) « excessivement maquillée ». Ce même Dr. R, qui s’est bien caché quand le scandale concernant les milligrammes de Depakote a explosé à Paris. Ce même Dr. R, qui savait très bien et bien avant ce scandale que le Depakote était plus que déconseillé pour les femmes désireuses d’accueillir un bébé dans leur ventre...


 -
ARRET Carmenza s'il te plaît ! (a crié Gloria avec un élan très puissant).

Je t’ai fait venir ce matin pour parler de ton futur, de ton avenir encore possible. Je ne t’ai pas invité pour que tu divulgues ton dossier médical en face de n’importe qui dans cette séance de beauté !


-
FUTUR ? MAIS QUEL FUTUR ? AVENIR ? AVENIR ?

A – V – E – N – I – R ?                    
Comment j’ai pu accepter cette invitation en mascarade pour « parler de notre maladie en remémorant notre hier » ?


Toi, Gloria, la demoiselle d’honneur, la pure douceur, la bonté infinie, la fleur bleu, toi, l’excellente professionnelle, la Madame presque sainte et parfaite ose me parler de FUTUR et de MON AVENIR ?


Toi, soit disant une aussi malade bipolaire veille me faire croire qu’un vernis (par ailleurs mal mit) enlèvera ou à minima soulagera ma douleur et ma peine ?


- Tais-toi Carmenza ! 

Je dois te parler.

Je vais te parler.

 …et deux soupires…

…et deux sœurs…

…le préambule pour les témoignages de Gloria…


…deux soupires fondés dans une enfance, une adolescence, et une âge adulte partagées par ces deux sœurs…

…deux soupires qui ont apaisé le volcan éternel et inconsolable de Carmenza, cette femme une fois lionne qui protégeait la petite Gloria dans le lit d’à côté…

 

09.11.21